La Cour

La Cour est publiée dans le journal périodique Le Ricochet, qu'on peut se procurer dans toutes les bonnes maisons de la presse, de Divonne à Thoiry et de Ferney à Gex.

Hiver 2010

Le Roy Etienne et la Princesse rose

   L'hiver qui suivit l'épidémie de fièvre grippale fut froid et enneigé. De mémoire de Divonnais, il y avait peu d'hivers dont la rudesse rivalisait avec celle de la saison qu'ils venaient d'affronter.

   L'usage des doigts d'une seule main aurait suffi pour les compter et leur nombre n'était pas assez conséquent pour qu'il fût nécessaire d'ôter chausses et chaussettes, ce qui, du reste, n'aurait pas été de circonstance. Le Roy Étienne avait décrété que le climat avait changé et que le poids des taxes et gabelles devait évoluer comme l'épaisseur du manteau neigeux. Il arrivait de plus en plus fréquemment que le monarque tînt des propos légèrement extravagants.

   Le bon peuple crut d'abord que le Roy avait été frappé par la fièvre qui sévissait partout, même dans les Royaumes d'outre Jura. Quand on apprit que le Souverain avait été épargné, on se perdit en suppositions sur l'origine de ses délires. D'aucuns prétendaient qu'il s'en amusait et qu'il voulait connaître l'étendue de son pouvoir auprès de ses courtisans afin de savoir jusqu'à quels excès il pouvait aller sans que ces derniers relevassent des bizarreries dans les discours qu'il tenait car, rappelons-le, le Roy adorait par-dessus tout parler et appréciait que les manants et courtisans l'écoutassent bouche bée.

   Les gueux avaient appris à fermer leur bouche, d'une part parce que personne ne cherchait à les écouter, d'autre part parce que la Princesse rose leur avait vivement conseillé, dans les étranges lucarnes, de tenir leurs becs fermés afin de ne pas contracter ce mal sournois et chinois qui, tel la peste, se propageait à travers les campagnes et frappait indistinctement les riches et les pauvres, les maigres et les gros, les hommes et les femmes mêmes enceintes, les courtisans et les manants. La Princesse rose répondait au nom de Marquise de Bachelot mais ce sobriquet de Princesse rose lui était venu de la manière très colorée dont elle s'affublait.

   Elle était d'ordinaire accoutrée de fanfreluches et colifichets dont les teintes les plus extravagantes ne la laissaient jamais passer inaperçue. Or donc, quand la fièvre grippale débarqua des lointains pays d'Orient, la Princesse rose, alchimiste à ses heures, voulut distribuer un remède miracle que l'on injectait dans la chair de l'épaule des pauvres bougres à l'aide d'aiguilles creuses à l'intérieur dedans. Elle avait puisé dans les caisses du vaste Royaume de France pour se faire livrer un nombre de doses qui dépassait le nombre de sujets, d'autant que les manants, fatigués des discours alarmistes dont ils avaient les oreilles rebattues, rechignaient à recevoir la potion. Aussi la Princesse rose fut-elle brocardée par le bas peuple pour avoir mal raisonné sur un problème pourtant simple. Et l'expression " bacheloter " fit son apparition pour désigner le comportement de ceux qui étudiaient sans réfléchir. Avec le temps, on oublia la princesse rose et on oublia quelques lettres du vocable un peu trop long qui, en se contractant, donna simplement naissance au verbe " bachoter ".

   La fièvre grippale passa sans que l'on s'en rendît vraiment compte. Non seulement ils ne moururent pas tous, mais tous ne furent pas atteints par le mal et les soucis de la vie quotidienne reprirent le dessus. Le comportement du Roy Étienne inquiétait beaucoup ses sujets. Il était pris d'une frénésie de construire des palais et châteaux alors que le bon peuple payait des fermages exorbitants pour habiter de modestes chaumières. Il voulait même, pour édifier un nouveau palais jouxtant un petit château, détruire la salle des réjouissances populaires qui avait vu quantité de baptêmes, de mariage et d'enterrements, sans parler des bals et loteries diverses. Des observateurs attentifs auraient pu entendre la révolte gronder.

   Mais c'était compter sans une étrange maladie qui frappait la Cour. Monarque, Ministres et courtisans étaient atteints d'un mal étrange, une sorte de surdité sélective. Ils pouvaient toujours entendre les discours du Roy (même le Roy les entendait car il adorait s'écouter parler) mais ils devenaient sourds aux clameurs des gueux. Ainsi la révolte montait et se nourrissait de ses propres cris qui revenaient vers ceux qui les avaient émis, car ils n'avaient pas été entendus au Palais royal. Le Roy Étienne galopait par les plaines au-delà des monts.

   Il était bien peu présent dans son Royaume et était inconscient de ce que le peuple le rejetait ainsi que ses conseillers incapables de l'influencer, prostrés dans leur état de dépendance et de contemplation. Et ses courtisans, sourds depuis longtemps, et muets depuis bien plus longtemps encore, devenaient aussi aveugles. Ils avaient ainsi atteint la sagesse : ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire. Nul ne savait comment le Royaume allait pouvoir redevenir prospère comme il l'avait été jadis.

   Le départ du Roy semblait la seule solution acceptable, mais le peuple le savait aussi orgueilleux que beaucoup de monarques. Il était incapable de reconnaître ses erreurs passées, ce qui l'encourageait à récidiver par des erreurs présentes. Tout un chacun craignait ses erreurs à venir car il avait un grand dessein dont l'ampleur effrayait : bâtir une ville dans la ville afin que les manants qui allaient chercher labeur en Helvétie rentrassent chaque soir au Pays pour y dormir. 

Le Marquis de La Panosse

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Automne 2009

Le Roy Etienne, prince du Verlan

   L’été fut chaud et les mécréants qui cultivaient et tailladaient la vigne s’attendaient à une grande année. Non pas qu’ils espérassent accumuler des écus par le commerce des vins, car l’on pouvait apercevoir le fond des coffrets où chacun cachait ses maigres économies, tant ceux-ci restaient désespérément vides. L’absence de fonds dégage le fond, raillaient-ils. Ils supposaient néanmoins que l’usage du précieux breuvage leur donnerait un peu de la gaîté dont ils manquaient, d’autant que les rivières et ruisseaux étaient à sec et que le Roy Étienne avait commandé à ses serviteurs d’abreuver la populace avec l’eau du Lac.


   Les étranges lucarnes faisaient état de quantité de grands de ce monde qui devenaient les monarques de royaumes dont ils n’étaient pas originaires. Ainsi la couronne d’Angleterre était tenue par des Saxons. Dans les terres les plus australes du continent africain, des chrétiens à la peau blanche avaient pour monarque, au siècle dernier, un Roy à la peau presque noire qui répondait au nom de Nelson Mandela.    Il en était de même dans les Amériques où les peaux blanches et les peaux rouges avaient porté à leur tête un homme à la peau noire. Le Royaume de France était entre les mains du star Nicolas, fils d’un petit noble émigré des plaines hongroises du Danube, et la reine Carla Gilberta venait elle-même des régions par-delà les sommets alpins. Messire de Cohn Bendit, qui prétendait remplir dans un futur proche de hautes fonctions alléguait lui-même des origines saxonnes, bien qu’il fût né dans la bonne cité de Montauban, en pays d’ovalie.


   Le Roy Étienne ne se sentait pas dépaysé au milieu de ces princes étrangers à leurs royaumes, car lui-même était natif du piémont des Monts du Lyonnais, qui se situaient à plusieurs jours de cheval en descendant le Rhône.


Pour acquérir davantage le caractère d’étranger, le Roy se mit à parler d’une étrange façon. Il avait appris le Verlan et le parlait fort bien. C’était une sorte de dialecte ou plutôt un procédé qui, par le mélange des syllabes, rendait le discours cohérent dans sa forme mais totalement inintelligible. Ainsi le Roy pouvait-il dire n’importe quelle ânerie en donnant nonobstant une solide impression de sérieux. Devant cet amoncellement de propos incompréhensibles, ses courtisans ne prêtaient guère l’oreille et se contentaient d’entendre la plaisante musique des mots, le Roy jouant si bien de cet artifice qu’il en usait et en abusait.


   L’origine du Verlan inquiétait fort de distingués linguistes, jaloux que l’on eût pu créer un langage à leur insu. Le nom même de cette langue avait été obtenu en inversant les deux syllabes de l’envers, devenu ainsi versl’en, puis Verlan par déformations successives.


   Les sujets du Roy Étienne étaient effrayés car le monarque avait fini par étendre aux nombres sa détestable habitude d’intervertir les syllabes. Il mélangeait aussi les chiffres. Ainsi soixante-deux devenait vingt-six.


   Un tel désordre dans l’arithmétique semait la confusion et le chaos dans les comptes royaux et provoquait le plus grand désarroi chez les scribes et chez les courtisans puis, par ricochet, dans tout le peuple qui, sur les commandements de payer la gabelle, lisait soixante-deux et non pas vingt-six.


   Car les agents collecteurs royaux expédiaient à tout un chacun ces commandements, billets et missives intimant l’ordre de leur remettre des monceaux d’écus pour alimenter les caisses du Château où l’on menait grand train.


   Il se passa néanmoins un événement assez extraordinaire dont le bon peuple se divertit. Un vol de cigognes avait pris ses quartiers dans le Royaume, dans la soirée du vingt-trois du mois d’août de l’an de grâce deux mille neuf. Chacun pouvait contempler ces précieux volatiles, venus des frimas des Pays du Rhin, se poser qui sur une cheminée, qui sur ces sortes de râteaux utilisés pour capter les merveilleuses ondes destinées à embraser les étranges lucarnes.


   Le matin, ce fut l’apothéose quand les migrateurs prirent ensemble leur envol vers les contrées africaines. On pouvait en compter une multitude et seuls les habitués des arts de la chasse en dénombrèrent soixante-deux.


   On rit beaucoup de cette coïncidence dans les chaumières, où l’on prétendit avec malice que le Roy Étienne n’en avait compté que vingt-six. Les vilains faisaient ainsi allusion à la confusion entretenue par la Cour au sujet de l’augmentation faramineuse des taxes et gabelles, le nombre soixante-deux ayant été remplacé par le nombre vingt-six qui recelait les mêmes chiffres.


   On crut longtemps à un subterfuge, mais on finit par attribuer cette substitution à l’étrange comportement du Roy qui se plaisait à bousculer l’arithmétique et à triturer les nombres.


   Ainsi allait tant bien que mal, mais plutôt mal que bien, le Royaume divonnois quand une nouvelle surgit tel un volcan qui se réveille. Une étrange maladie nous arrivait de l’Orient qui avait déjà décimé les peuplades des Îles. Elle semblait s’attaquer au porc qui sommeille en chacun de nous et on l’avait pour cela baptisée de l’étrange nom de fièvre porcine.


   Des Édits royaux parurent alors, prescrivant aux vilains de ne point éternuer à l’air libre mais de placer prestement son coude devant son groin. La noblesse, toujours habillée de précieux tissus brodés de soie ou de lin incrustés de rubis, était dispensée de ce stratagème afin qu’ils ne souillassent point, qui des hommes leurs chemises, leurs tuniques ou leurs dolmans et qui des femmes leurs fourreaux, péplums et robes damassées.


   C’est ainsi que le bon peuple, toujours prêt à brocarder l’attitude des puissants, inventa l’expression que l’on employa lorsque l’on voyait passer un prince : « En voilà un qui ne se mouche pas du coude… »

Le Marquis de La Panosse