La Cour
La Cour est publiée dans le journal périodique Le Ricochet, qu'on peut se procurer dans toutes les bonnes maisons de la presse, de Divonne à Thoiry et de Ferney à Gex.
Printemps 2011
L’année deux mil dix se termina de manière imprévue. Alors que tous les augures et grands sorciers qui prévoyaient le temps, les vents et les frimas avaient annoncé en chœur que l’année serait sèche comme une branlée de trique, Dame nature sortit de son sac à malices un désaveu qui remit à leur place ces sots qui prétendaient être inspirés par l’au-delà.
Vendémiaire et Brumaire furent secs mais, dès les tout premiers jours de Frimaire, la neige tomba dru et longtemps, à tel point que les carrosses ne pouvaient circuler sur les chemins devenus impraticables.
Le Roy Étienne avait décrété que l’on n’utiliserait plus de sel dans son Royaume, afin de préserver les rus, ruisselets, ruisseaux et torrents.
Aussi le bon peuple se retrancha-t-il dans les chaumières et s’adonna aux plaisirs de la table en regardant les étranges lucarnes qui leur rapportaient les événements qui se déroulaient dans de lointaines contrées.
Après la neige, ce fut la pluie qui balaya le blanc manteau immaculé qui recouvrait les champs et les prairies. Bien des caves, inondées, furent inaccessibles et les sujets du Roy se morfondaient de ne plus pouvoir honorer Bacchus comme il se doit. Ils déclarèrent que Dieu leur ayant fait faire Carême pendant l’Avent, ils se dispenseraient de jeûner avant les Rameaux.
Il y eut tout de même des anecdotes qui couraient et qui réjouirent les esprits.
C’est ainsi que les Helvètes avaient décidé qu’il leur fallait se rendre dans la capitale du Royaume de France en moins de temps qu’il n’en fallait pour lire la gazette, et ils s’informèrent sur l’utilisation d’une piste de fer propre à faire se mouvoir des calèches ferrées. Il s’agissait de rubans de fer qui se déroulaient à l’infini par Monts et par Vaux.
Il y avait déjà un de ces convois de calèches ferrées qui les reliaient à Lutèce par les gorges étroites de l’Albarine, mais les Helvètes le trouvaient trop lent, tant ils étaient impatients de se rendre dans la grande capitale pour y acquérir colifichets, frivolités, babioles, vêtements et costumes de toutes sortes dont ils étaient particulièrement friands.
Or donc ils se souvinrent de l’existence fort ancienne d’une piste de fer, abandonnée depuis des lustres, qui franchissait les chaînes des Monts du Jura et du Haut Bugey et côtoyait des lacs dans les lointains Royaumes de Nantua et de Sylans.
Les Helvètes, qui, comme les marchands et négociants Vénitiens avaient le sens de l’accueil des devises et monnaies de tout pays, avaient assez d’écus sonnants et trébuchants pour prescrire les travaux de restauration de cette piste de fer, que les anciens avaient baptisée piste des Carpates.
On se perd en conjectures sur l’origine de ce nom. S’agissait-il d’une appellation donnée en souvenir des Romanichels qui, très nombreux, sillonnaient le Royaume des Gaules depuis l’Empire Roumain et les contrées des Monts de Carpates où régnait un Prince sanguinaire, le Comte Dracula ?
Où bien était-ce une contraction de l’ancien mot de carapate, appartenant au parler franc, et qui désignait la fuite des brigands devant la maréchaussée par cette piste ignorée ?
Quoiqu’il en fût, le jour de l’inauguration arriva. Ce fut précisément le dix de Frimaire. Tout ce que les Royaumes voisins de l’Helvétie comptaient de puissants s’étaient donné rendez-vous au Relais de Bellegarde. Ils se pressèrent pour monter les premiers dans les calèches ferrées et l’on vit dans les gazettes de l’époque une gravure du Roy Étienne en personne qui attendait patiemment devant ces carrosses d’un nouveau genre.
Mal leur en prit, car, et on ne sait pourquoi, les calèches ferrées n’avançaient pas à la vitesse escomptée et le convoi prit un retard croissant, retard que l’on put mesurer grâce à la précision légendaire des horloges fabriquées par les Helvètes.
Ces derniers se trouvèrent fort déconfits de cette mésaventure, et ils comprirent bien plus tard que les Princes de Bresse, du Bugey et du Revermont leur rendaient grâce qu’ils eussent dépensé leurs écus pour remettre à neuf leur piste ferrée, à leur place et sans qu’ils aient à délier leurs bourses.
Comme la vue sur les Monts du Bugey depuis les calèches ferrées était superbe, ils baptisèrent la piste et lui donnèrent le nom de traboule à grande vision.
Le bon peuple, qui savait lire et qui s’amusait à trouver des diminutifs à toute chose, ne retint que les initiales de cette nouvelle expression, de sorte que Traboule à Grande Vision devint TGV et cette abréviation, tellement plus facile à énoncer, resta dans les mémoires et dans l’histoire.
Le Roy Étienne n’intéressait plus guère ses sujets, qui reprochaient à leur souverain de vouloir quérir un autre trône où poser son auguste postérieur.
C’est ainsi qu’il tenta de conquérir le trône des Pays du Rhône et des Alpes. Mais il connut un échec cuisant qu’il se pressa d’oublier.
Puis il jeta son dévolu sur la Principauté de Bellegarde-sur-la-Valserine, où il espérait évincer le Roy en titre, Messire de Larmanjat, du Royaume de la Michaille. Le Roy Étienne, qui ne voulait pas subir une autre cuisante défaite, hésitait beaucoup. Le lundi, il déclarait qu’il voulait conquérir ce trône convoité, le mardi il renonçait, mais le mercredi il repartait à l’assaut. Tant et si bien que ses sujets eurent le sentiment qu’ils ne comptaient pas et ils finirent par se trouver satisfaits que le Roy Étienne se décidât à les abandonner.
Le Marquis de La Panosse
Printemps 2011
L'abandon du roi Etienne
L’année deux mil dix se termina de manière imprévue. Alors que tous les augures et grands sorciers qui prévoyaient le temps, les vents et les frimas avaient annoncé en chœur que l’année serait sèche comme une branlée de trique, Dame nature sortit de son sac à malices un désaveu qui remit à leur place ces sots qui prétendaient être inspirés par l’au-delà.
Vendémiaire et Brumaire furent secs mais, dès les tout premiers jours de Frimaire, la neige tomba dru et longtemps, à tel point que les carrosses ne pouvaient circuler sur les chemins devenus impraticables.
Le Roy Étienne avait décrété que l’on n’utiliserait plus de sel dans son Royaume, afin de préserver les rus, ruisselets, ruisseaux et torrents.
Aussi le bon peuple se retrancha-t-il dans les chaumières et s’adonna aux plaisirs de la table en regardant les étranges lucarnes qui leur rapportaient les événements qui se déroulaient dans de lointaines contrées.
Après la neige, ce fut la pluie qui balaya le blanc manteau immaculé qui recouvrait les champs et les prairies. Bien des caves, inondées, furent inaccessibles et les sujets du Roy se morfondaient de ne plus pouvoir honorer Bacchus comme il se doit. Ils déclarèrent que Dieu leur ayant fait faire Carême pendant l’Avent, ils se dispenseraient de jeûner avant les Rameaux.
Il y eut tout de même des anecdotes qui couraient et qui réjouirent les esprits.
C’est ainsi que les Helvètes avaient décidé qu’il leur fallait se rendre dans la capitale du Royaume de France en moins de temps qu’il n’en fallait pour lire la gazette, et ils s’informèrent sur l’utilisation d’une piste de fer propre à faire se mouvoir des calèches ferrées. Il s’agissait de rubans de fer qui se déroulaient à l’infini par Monts et par Vaux.
Il y avait déjà un de ces convois de calèches ferrées qui les reliaient à Lutèce par les gorges étroites de l’Albarine, mais les Helvètes le trouvaient trop lent, tant ils étaient impatients de se rendre dans la grande capitale pour y acquérir colifichets, frivolités, babioles, vêtements et costumes de toutes sortes dont ils étaient particulièrement friands.
Or donc ils se souvinrent de l’existence fort ancienne d’une piste de fer, abandonnée depuis des lustres, qui franchissait les chaînes des Monts du Jura et du Haut Bugey et côtoyait des lacs dans les lointains Royaumes de Nantua et de Sylans.
Les Helvètes, qui, comme les marchands et négociants Vénitiens avaient le sens de l’accueil des devises et monnaies de tout pays, avaient assez d’écus sonnants et trébuchants pour prescrire les travaux de restauration de cette piste de fer, que les anciens avaient baptisée piste des Carpates.
On se perd en conjectures sur l’origine de ce nom. S’agissait-il d’une appellation donnée en souvenir des Romanichels qui, très nombreux, sillonnaient le Royaume des Gaules depuis l’Empire Roumain et les contrées des Monts de Carpates où régnait un Prince sanguinaire, le Comte Dracula ?
Où bien était-ce une contraction de l’ancien mot de carapate, appartenant au parler franc, et qui désignait la fuite des brigands devant la maréchaussée par cette piste ignorée ?
Quoiqu’il en fût, le jour de l’inauguration arriva. Ce fut précisément le dix de Frimaire. Tout ce que les Royaumes voisins de l’Helvétie comptaient de puissants s’étaient donné rendez-vous au Relais de Bellegarde. Ils se pressèrent pour monter les premiers dans les calèches ferrées et l’on vit dans les gazettes de l’époque une gravure du Roy Étienne en personne qui attendait patiemment devant ces carrosses d’un nouveau genre.
Mal leur en prit, car, et on ne sait pourquoi, les calèches ferrées n’avançaient pas à la vitesse escomptée et le convoi prit un retard croissant, retard que l’on put mesurer grâce à la précision légendaire des horloges fabriquées par les Helvètes.
Ces derniers se trouvèrent fort déconfits de cette mésaventure, et ils comprirent bien plus tard que les Princes de Bresse, du Bugey et du Revermont leur rendaient grâce qu’ils eussent dépensé leurs écus pour remettre à neuf leur piste ferrée, à leur place et sans qu’ils aient à délier leurs bourses.
Comme la vue sur les Monts du Bugey depuis les calèches ferrées était superbe, ils baptisèrent la piste et lui donnèrent le nom de traboule à grande vision.
Le bon peuple, qui savait lire et qui s’amusait à trouver des diminutifs à toute chose, ne retint que les initiales de cette nouvelle expression, de sorte que Traboule à Grande Vision devint TGV et cette abréviation, tellement plus facile à énoncer, resta dans les mémoires et dans l’histoire.
Le Roy Étienne n’intéressait plus guère ses sujets, qui reprochaient à leur souverain de vouloir quérir un autre trône où poser son auguste postérieur.
C’est ainsi qu’il tenta de conquérir le trône des Pays du Rhône et des Alpes. Mais il connut un échec cuisant qu’il se pressa d’oublier.
Puis il jeta son dévolu sur la Principauté de Bellegarde-sur-la-Valserine, où il espérait évincer le Roy en titre, Messire de Larmanjat, du Royaume de la Michaille. Le Roy Étienne, qui ne voulait pas subir une autre cuisante défaite, hésitait beaucoup. Le lundi, il déclarait qu’il voulait conquérir ce trône convoité, le mardi il renonçait, mais le mercredi il repartait à l’assaut. Tant et si bien que ses sujets eurent le sentiment qu’ils ne comptaient pas et ils finirent par se trouver satisfaits que le Roy Étienne se décidât à les abandonner.
Le Marquis de La Panosse
.............................................................................................................................
Hiver 2010
Le Roy Etienne et la Princesse rose
L'hiver qui suivit l'épidémie de fièvre grippale fut froid et enneigé. De mémoire de Divonnais, il y avait peu d'hivers dont la rudesse rivalisait avec celle de la saison qu'ils venaient d'affronter.
L'usage des doigts d'une seule main aurait suffi pour les compter et leur nombre n'était pas assez conséquent pour qu'il fût nécessaire d'ôter chausses et chaussettes, ce qui, du reste, n'aurait pas été de circonstance. Le Roy Étienne avait décrété que le climat avait changé et que le poids des taxes et gabelles devait évoluer comme l'épaisseur du manteau neigeux. Il arrivait de plus en plus fréquemment que le monarque tînt des propos légèrement extravagants.
Le bon peuple crut d'abord que le Roy avait été frappé par la fièvre qui sévissait partout, même dans les Royaumes d'outre Jura. Quand on apprit que le Souverain avait été épargné, on se perdit en suppositions sur l'origine de ses délires. D'aucuns prétendaient qu'il s'en amusait et qu'il voulait connaître l'étendue de son pouvoir auprès de ses courtisans afin de savoir jusqu'à quels excès il pouvait aller sans que ces derniers relevassent des bizarreries dans les discours qu'il tenait car, rappelons-le, le Roy adorait par-dessus tout parler et appréciait que les manants et courtisans l'écoutassent bouche bée.
Les gueux avaient appris à fermer leur bouche, d'une part parce que personne ne cherchait à les écouter, d'autre part parce que la Princesse rose leur avait vivement conseillé, dans les étranges lucarnes, de tenir leurs becs fermés afin de ne pas contracter ce mal sournois et chinois qui, tel la peste, se propageait à travers les campagnes et frappait indistinctement les riches et les pauvres, les maigres et les gros, les hommes et les femmes mêmes enceintes, les courtisans et les manants. La Princesse rose répondait au nom de Marquise de Bachelot mais ce sobriquet de Princesse rose lui était venu de la manière très colorée dont elle s'affublait.
Elle était d'ordinaire accoutrée de fanfreluches et colifichets dont les teintes les plus extravagantes ne la laissaient jamais passer inaperçue. Or donc, quand la fièvre grippale débarqua des lointains pays d'Orient, la Princesse rose, alchimiste à ses heures, voulut distribuer un remède miracle que l'on injectait dans la chair de l'épaule des pauvres bougres à l'aide d'aiguilles creuses à l'intérieur dedans. Elle avait puisé dans les caisses du vaste Royaume de France pour se faire livrer un nombre de doses qui dépassait le nombre de sujets, d'autant que les manants, fatigués des discours alarmistes dont ils avaient les oreilles rebattues, rechignaient à recevoir la potion. Aussi la Princesse rose fut-elle brocardée par le bas peuple pour avoir mal raisonné sur un problème pourtant simple. Et l'expression " bacheloter " fit son apparition pour désigner le comportement de ceux qui étudiaient sans réfléchir. Avec le temps, on oublia la princesse rose et on oublia quelques lettres du vocable un peu trop long qui, en se contractant, donna simplement naissance au verbe " bachoter ".
La fièvre grippale passa sans que l'on s'en rendît vraiment compte. Non seulement ils ne moururent pas tous, mais tous ne furent pas atteints par le mal et les soucis de la vie quotidienne reprirent le dessus. Le comportement du Roy Étienne inquiétait beaucoup ses sujets. Il était pris d'une frénésie de construire des palais et châteaux alors que le bon peuple payait des fermages exorbitants pour habiter de modestes chaumières. Il voulait même, pour édifier un nouveau palais jouxtant un petit château, détruire la salle des réjouissances populaires qui avait vu quantité de baptêmes, de mariage et d'enterrements, sans parler des bals et loteries diverses. Des observateurs attentifs auraient pu entendre la révolte gronder.
Mais c'était compter sans une étrange maladie qui frappait la Cour. Monarque, Ministres et courtisans étaient atteints d'un mal étrange, une sorte de surdité sélective. Ils pouvaient toujours entendre les discours du Roy (même le Roy les entendait car il adorait s'écouter parler) mais ils devenaient sourds aux clameurs des gueux. Ainsi la révolte montait et se nourrissait de ses propres cris qui revenaient vers ceux qui les avaient émis, car ils n'avaient pas été entendus au Palais royal. Le Roy Étienne galopait par les plaines au-delà des monts.
Il était bien peu présent dans son Royaume et était inconscient de ce que le peuple le rejetait ainsi que ses conseillers incapables de l'influencer, prostrés dans leur état de dépendance et de contemplation. Et ses courtisans, sourds depuis longtemps, et muets depuis bien plus longtemps encore, devenaient aussi aveugles. Ils avaient ainsi atteint la sagesse : ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire. Nul ne savait comment le Royaume allait pouvoir redevenir prospère comme il l'avait été jadis.
Le départ du Roy semblait la seule solution acceptable, mais le peuple le savait aussi orgueilleux que beaucoup de monarques. Il était incapable de reconnaître ses erreurs passées, ce qui l'encourageait à récidiver par des erreurs présentes. Tout un chacun craignait ses erreurs à venir car il avait un grand dessein dont l'ampleur effrayait : bâtir une ville dans la ville afin que les manants qui allaient chercher labeur en Helvétie rentrassent chaque soir au Pays pour y dormir.
Le Marquis de La Panosse
-----------------------------------------------------------------------
Automne 2009
Le Roy Etienne, prince du Verlan
L’été fut chaud et les mécréants qui cultivaient et tailladaient la vigne s’attendaient à une grande année. Non pas qu’ils espérassent accumuler des écus par le commerce des vins, car l’on pouvait apercevoir le fond des coffrets où chacun cachait ses maigres économies, tant ceux-ci restaient désespérément vides. L’absence de fonds dégage le fond, raillaient-ils. Ils supposaient néanmoins que l’usage du précieux breuvage leur donnerait un peu de la gaîté dont ils manquaient, d’autant que les rivières et ruisseaux étaient à sec et que le Roy Étienne avait commandé à ses serviteurs d’abreuver la populace avec l’eau du Lac.
Les étranges lucarnes faisaient état de quantité de grands de ce monde qui devenaient les monarques de royaumes dont ils n’étaient pas originaires. Ainsi la couronne d’Angleterre était tenue par des Saxons. Dans les terres les plus australes du continent africain, des chrétiens à la peau blanche avaient pour monarque, au siècle dernier, un Roy à la peau presque noire qui répondait au nom de Nelson Mandela. Il en était de même dans les Amériques où les peaux blanches et les peaux rouges avaient porté à leur tête un homme à la peau noire. Le Royaume de France était entre les mains du star Nicolas, fils d’un petit noble émigré des plaines hongroises du Danube, et la reine Carla Gilberta venait elle-même des régions par-delà les sommets alpins. Messire de Cohn Bendit, qui prétendait remplir dans un futur proche de hautes fonctions alléguait lui-même des origines saxonnes, bien qu’il fût né dans la bonne cité de Montauban, en pays d’ovalie.
Le Roy Étienne ne se sentait pas dépaysé au milieu de ces princes étrangers à leurs royaumes, car lui-même était natif du piémont des Monts du Lyonnais, qui se situaient à plusieurs jours de cheval en descendant le Rhône.
Pour acquérir davantage le caractère d’étranger, le Roy se mit à parler d’une étrange façon. Il avait appris le Verlan et le parlait fort bien. C’était une sorte de dialecte ou plutôt un procédé qui, par le mélange des syllabes, rendait le discours cohérent dans sa forme mais totalement inintelligible. Ainsi le Roy pouvait-il dire n’importe quelle ânerie en donnant nonobstant une solide impression de sérieux. Devant cet amoncellement de propos incompréhensibles, ses courtisans ne prêtaient guère l’oreille et se contentaient d’entendre la plaisante musique des mots, le Roy jouant si bien de cet artifice qu’il en usait et en abusait.
L’origine du Verlan inquiétait fort de distingués linguistes, jaloux que l’on eût pu créer un langage à leur insu. Le nom même de cette langue avait été obtenu en inversant les deux syllabes de l’envers, devenu ainsi versl’en, puis Verlan par déformations successives.
Les sujets du Roy Étienne étaient effrayés car le monarque avait fini par étendre aux nombres sa détestable habitude d’intervertir les syllabes. Il mélangeait aussi les chiffres. Ainsi soixante-deux devenait vingt-six.
Un tel désordre dans l’arithmétique semait la confusion et le chaos dans les comptes royaux et provoquait le plus grand désarroi chez les scribes et chez les courtisans puis, par ricochet, dans tout le peuple qui, sur les commandements de payer la gabelle, lisait soixante-deux et non pas vingt-six.
Car les agents collecteurs royaux expédiaient à tout un chacun ces commandements, billets et missives intimant l’ordre de leur remettre des monceaux d’écus pour alimenter les caisses du Château où l’on menait grand train.
Il se passa néanmoins un événement assez extraordinaire dont le bon peuple se divertit. Un vol de cigognes avait pris ses quartiers dans le Royaume, dans la soirée du vingt-trois du mois d’août de l’an de grâce deux mille neuf. Chacun pouvait contempler ces précieux volatiles, venus des frimas des Pays du Rhin, se poser qui sur une cheminée, qui sur ces sortes de râteaux utilisés pour capter les merveilleuses ondes destinées à embraser les étranges lucarnes.
Le matin, ce fut l’apothéose quand les migrateurs prirent ensemble leur envol vers les contrées africaines. On pouvait en compter une multitude et seuls les habitués des arts de la chasse en dénombrèrent soixante-deux.
On rit beaucoup de cette coïncidence dans les chaumières, où l’on prétendit avec malice que le Roy Étienne n’en avait compté que vingt-six. Les vilains faisaient ainsi allusion à la confusion entretenue par la Cour au sujet de l’augmentation faramineuse des taxes et gabelles, le nombre soixante-deux ayant été remplacé par le nombre vingt-six qui recelait les mêmes chiffres.
On crut longtemps à un subterfuge, mais on finit par attribuer cette substitution à l’étrange comportement du Roy qui se plaisait à bousculer l’arithmétique et à triturer les nombres.
Ainsi allait tant bien que mal, mais plutôt mal que bien, le Royaume divonnois quand une nouvelle surgit tel un volcan qui se réveille. Une étrange maladie nous arrivait de l’Orient qui avait déjà décimé les peuplades des Îles. Elle semblait s’attaquer au porc qui sommeille en chacun de nous et on l’avait pour cela baptisée de l’étrange nom de fièvre porcine.
Des Édits royaux parurent alors, prescrivant aux vilains de ne point éternuer à l’air libre mais de placer prestement son coude devant son groin. La noblesse, toujours habillée de précieux tissus brodés de soie ou de lin incrustés de rubis, était dispensée de ce stratagème afin qu’ils ne souillassent point, qui des hommes leurs chemises, leurs tuniques ou leurs dolmans et qui des femmes leurs fourreaux, péplums et robes damassées.
C’est ainsi que le bon peuple, toujours prêt à brocarder l’attitude des puissants, inventa l’expression que l’on employa lorsque l’on voyait passer un prince : « En voilà un qui ne se mouche pas du coude… »