La chronique du petit Nicolas
On peut retrouver les frasques de la Cour divonnaise dans la revue Le Ricochet, qui vient de paraître et se trouve dans toutes les Maisons de la Presse

La saint Colinas 


   En ce moment, je suis très embêté, car je n'arrive pas à me décider quand mes copains me demandent pour qui je voterais si j'étais un grand.
   Quand c'était ma fête, à la Saint Colinas, j'avais choisi de voter UMP quand je serais grand comme mon papa.
   Je vais vous expliquer pourquoi et vous verrez que même un petit garçon de mon âge peut comprendre des choses compliquées.
   C'est pourtant simple. J'étais chez mon grand-père que vous connaissez déjà parce que je vous ai déjà parlé de lui. Rappelez-vous : il est vieux, un peu gros et il rit tout le temps.
   Mon pépé il aime bien lire le journal.?Le vrai journal, celui qu'un garçon de mon âge a du mal à tenir ouvert tellement les pages sont immenses.
   Mon pépé pose le journal sur la table et il s'assied devant dans son fauteuil en osier. Des fois il lit tellement longtemps la même page qu'on devine qu'il s'est endormi. Il faut dire que les choses qu'il fait semblant de lire sont souvent ennuyeuses.
   Un jour qu'il dormait en lisant je me suis approché de lui et vous savez ce que j'ai vu ? Qu'une dame députée UMP voulait qu'on interdise aux grands de donner la fessée aux petits comme moi. La dame s'appelait Edwige comme la copine que j'aime bien et que vous ne connaissez pas et qui est jolie et douce comme tout alors que sur le journal la photo de la dame députée faisait peur et elle me faisait penser à mon ancienne maîtresse qui était sévère et qui avait une tête à donner des fessées.
   C'est pour ça que je voulais voter UMP quand je serais grand, parce que c'est un parti qui s'occupe enfin des choses importantes.
   Et puis leur patron il s'appelle comme moi, Colinas et il est petit comme moi mais il me fait rire parce qu'il parle comme de Funès en faisant des tas de grimaces qu'on m'a dit que c'était des tics. Mais c'est drôle quand même.
   A propos de fessée il faut quand même que je vous dise que je n'en ai pas vraiment reçu dans ma vie mais tout de même, on a sa fierté et il n'y a pas de raison pour que je me déculotte devant un grand.
   Je n'ai même reçu qu'une seule de fessée et ça m'a fait beaucoup moins mal que quand on se castagne à la récré avec mes copains, surtout Gaëtan qui est costaud comme tout parce que sa maman lui donne beaucoup de yaourts trifidus suractivés aux graines de l'un ou de l'autre.
   Je vais quand même vous raconter ma fessée. J'étais chez mon pépé et j'ai fait une bêtise. Une grosse bêtise, une très grosse même mais je ne vais pas vous dire laquelle parce que vous seriez capable d'aller tout raconter à mes parents.
   Alors mon pépé il a pris sa grosse voix et il m'a parlé lentement comme au théâtre ou à la messe. Il m'a dit. " Colinas, tu as fait une très grosse bêtise et tu mérites la fessée. Comme je pense que tu ne veux pas que j'en parle à tes parents, ça restera entre nous mais je vais donc t'administrer la fessée que tu mérites. "
   Là j'ai tremblé d'émotion. J'allais enfin recevoir ma première fessée. Je passerais enfin dans la catégorie des durs qui ont mérité une fessée.
   Et puis il a employé un mot que je ne connaissais pas. Je ne savais pas qu'on administrait une fessée. Je connaissais bien l'administration parce que mon papa il en parle souvent en disant des choses pas trop gentilles sur les gens qui y travaillent, mais je ne savais pas que c'était pareil pour une fessée.
   Mon pépé il m'a pris sur ses genoux et il a dit. " Je ne te déculotte pas, parce que je sais déjà ce qu'il y a dessous. " Il a levé sa main et l'a laissée longtemps en l'air et moi j'attendais qu'elle s'abatte sur moi. Et quand c'est arrivé je dois vous dire que je n'ai rien entendu ni senti. Mon pépé il ne doit pas assez manger de trifidus suractivé !
   C'était donc ça une fessée ! Rien du tout. Ça ne vaudrait même pas le coup de faire attention à ne pas faire de bêtises, mais comme j'aime bien mon pépé, je n'ai pas envie de casser d'autres choses qu'il aime bien. Mais, chut, vous n'en saurez pas plus…
   Ce que je vous raconte là, ça s'est passé le dimanche pour la fête de la Saint-Colinas. Mais patatras, une semaine plus tard je regardais la télé parce que j'ai le droit de la regarder le samedi vu qu'il n'y a pas école le lendemain vu que c'est dimanche. Il y avait des gens propres en ordre comme dit mon grand tonton, des jeunes en cravate et des ministres sans costard qui chantaient une chanson complètement tarte pour changer le monde. J'ai dit "Chouette, les guignols " parce que j'aime bien cette émission où ils se moquent de tout le monde surtout des gens qui se croient importants et qui le sont peut-être. Mais maman m'a dit que non, ce n'étaient pas les guignols mais un vrai faux clip parce que c'était en play-back. Maman ne sait pas que ça s'appelle un LipDub parce qu'elle n'est pas bien dans la course. Et ces jeunes propres en ordre ils portaient des tee-shirts UMP. Alors là j'ai été déçu et si ça continue comme ça, je finirais peut-être par aimer la Star'Ac.
   Maman m'a dit qu'on ne verrait pas Carla sur la vidéo mais elle ne savait pas pourquoi. Peut-être parce que c'était trop nul ou bien parce qu'elle ne chante que des berceuses pour endormir son mari qui est un peu nerveux mais qui réussit quand même à endormir tout le monde.
   Mais la Rachi Dada était là pour dire " j'entends la révolte qui gronde. " Elle est tellement marrante que même les guignols n'arrivent pas à faire dire par sa marionnette plus de bêtises qu'elle. Mon pépé il m'a dit que quand elle attendait un bébé qu'elle allait devoir emmener à la plage pour faire des pâtés, Sarko il l'avait nommée garde des seaux. J'ai dit à mon pépé que je croyais qu'il inventait tout ça mais il m'a répondu que non, que c'était Coluche qui lui avait dit.?Là je n'ai pas bien compris mais il ne faut pas toujours chercher à comprendre les grandes personnes. De toute façon, m'a dit pépé, comme elle n'a pas emmené son bébé à la plage quand il était tout petit, Sarko lui a enlevé ses seaux.
   Un qui commence à m'énerver c'est le grand-qui-cause, le dépité-maire de Divonne. C'est comme ça que l'appelle pépé. Mon papa, lui, il l'appelle la chaussette. Je lui ai demandé pourquoi et il m'a répondu qu'il comptait tellement mal que pour compter jusqu'à vingt il lui fallait retirer ses chaussettes pour compter sur ses doigts de pieds. Là, ça m'a fait vraiment rire d'imaginer le grand-qui-cause devenir le grand-qui-compte.
   Vous savez ce qu'il veut faire ? Supprimer le jardin où il y a des jeux où je me suis amusé quand j'étais petit et où je m'amuse encore parce que je ne suis pas bien grand, pour le remettre ailleurs où il reste du terrain sans maison dessus, à perpette-les-bains. Il ne doit pas avoir d'enfants qui se sont amusés dans ce jardin, lui, le grand-qui-cause.
   Et il veut aussi supprimer le grand parking de la gare pour construire des tas d'appartements où il va venir plein de monde avec des tas de voilures qu'on ne saura plus où les mettre tellement il y en aura.
   C'est vrai que nous, on a une maison et on peut garer toutes les voitures que l'on a. Il y a celle de maman, une petite new beetle qu'on appelait avant coccinelle. Il y a la belle auto de papa pour partir en vacances et le vieux break de papa pour bricoler et aller aux champignons. On n'a plus de caravane parce que mon frère devenait trop grand et qu'on l'a revendue. Car je ne vous ai pas dit que j'avais un frère aîné. Un frère aîné, j'explique, c'est quand ta maman elle a déjà été maman pour lui avant d'être maman pour toi.    Et mon frère aîné il a une voiture qui ne lui sert pas vraiment parce que son patron il lui en prête une. Alors si vous savez mieux compter que la chaussette, vous trouvez qu'il y a des fois cinq voitures garées sur le terrain à la maison. Sans compter la remorque…
   Là je crois que mon papa il a raison. Il va y avoir des voitures partout qui devront circuler vu qu'il n'y aura plus de place pour se garer. Comme ils disent à la télé " ma sécurité d'enfant cycliste ne sera plus assurée… "
Et puis mon école elle va encore devoir s'agrandir et ça m'ennuie parce que l'an dernier on y a ajouté des classes et je ne connaissais plus personne tellement il y avait d'enfants nouveaux et je n'arrivais plus à trouver mes copains.
   Alors si c'est pour habiter en ville ce n'était pas la peine que mes parents ils se saignent pour habiter Divonne. Il y a des tas de gens, même des grands, qui pensent comme nous. Ils font signer un papier pour demander au maire de les écouter.
   Ça, ce n'est pas la peine puisque, dit pépé. Le grand-qui-cause s'écoute tellement parler qu'il en devient sourd.
   Et ce n'est pas la peine d'essayer de convaincre un sourdingue en lui parlant.

Les vacances du petit Nicolas

   J’aime bien être en vacances, mais ça se termine toujours mal, par la rentrée.
   Cette année on n’est pas allé à la mer comme tous les ans. D’habitude on en parle à la maison des mois avant. Un peu avant de partir mon papa nettoie la voiture avec une éponge, du savon et de l’eau chaude et il soulève le capot pour regarder dans le moteur s’il y a de l’huile et si le lave-glace est rempli. Il vérifie aussi si les pneus sont bien gonflés mais ça il le fait aussi sur mon vélo.
   Cette année je guettais si mon papa il lavait la voiture, mais rien. Chaque année ma maman me prend à part pour me dire sur quelle plage on va aller, si la mer est chaude, s’il y a du sable et des vagues. Cette année rien. Pourtant je traînais exprès près d’elle pour qu’elle me trouve facilement, pas comme quand je suis sur les balançoires du jardin public et que je fais semblant de pas l’entendre quand elle m’appelle.
   Un soir, y’avait rien de bien à la télé alors on est restés à table plus longtemps que d’habitude et moi j’ai posé la question des vacances et où on allait aller. je crois bien que maman a fait semblant de ne pas avoir entendu et elle a dit bon, c’est pas tout ça, mais il faut que je fasse la vaisselle, je te laisse avec ton fils. Et quand maman dit ton fils au lieu de Nicolas, c’est que c’est sérieux.
   Papa il a remis un peu de vin dans son verre, l’a fait tourner. Mon papa il sait bien faire tourner son vin dans son verre et il n’en renverse pas une goutte mais moi j’ai essayé avec de l’eau et j’en renverse partout. Et puis il a pris une voix très douce pour me dire : « Mon petit Nicolas, tu sais combien ta mère et moi nous t’aimons ». Là, j’ai craint le pire et qu’une catastrophe était arrivée, que le petit chaton était mort ou quelque chose comme ça. Mon papa il a continué : « Tu sais que le casino ne va pas très bien et que les impôts vont augmenter. » Ça je le sais car quand mes parents le laissent traîner je lis le Ricochet en cachette. Je comprends pas tout mais ça m’amuse quand même. Alors mon papa a poursuivi : « Ta mère et moi on n’a pas trop d’argent et on a décidé qu’on ne partirait pas en vacances cette année pour faire des économies. Mais tu pourras aller à la piscine autant que tu veux avec la carte d’abonnement qu’on t’a achetée. Et tu pourras aller voir ton pépé autant que tu veux ; »
   Chouette j’ai dit en tapant des pieds à terre parce que j’étais drôlement content. Mon papa a paru étonné mais c’est vrai quoi à la fin, quand je suis chez mon pépé il me fait faire des chouettes balades et j’étais content comme tout. La piscine c’est pas mal mais l’eau elle sent pas bon, surtout quand on avale une tasse, elle est froide comme tout et puis l’an dernier je me suis coupé le dessous de mon pied sur les bords des carreaux.
Il faut que je vous explique. Mon pépé est la seule personne de la famille que je vois, parce que les autres ils sont fâchés. J’ai demandé pourquoi à mon pépé et il m’a répondu avec son air des grands jours : « Qui n’entend qu’une cloche n’entend qu’un son. » J’ai pas bien compris ce qu’il voulait dire mais les cloches ça me plaît parce que quand elles sonnent c’est que c’est la fête, sauf pour les morts.
    Un soir chez mon pépé on regardait la télé et on zappait. On est tombé sur Bigard. C’est un qui est drôlement comique et qui dit des tas de gros mots et qui parle comme nous à la récré de choses que les grands ils veulent pas entendre. J’ai dit Chouette c’est Bigard ! Alors mon pépé il a répondu Tu as dit Bigard ? Mon Dieu comme c’est bizarre !
   Je crois que mon pépé il connaissait pas Bigard alors je lui ai expliqué que c’était un copain du président même que je les avais vus tous les deux en photo à côté du pape. Et je lui ai dit que je gardais dans un sac rouge et blanc tous les bouchons de mes bouteilles de coca et les bouchons des bouteilles d’eau et de lait de maman et elle les portait au supermarché qui les remettait à Bigard pour qu’il achète des fauteuils roulants pour ceux qui n’avaient plus de jambes ou des jambes qui marchaient plus bien. Quand je pars en vacances, j’emmène toujours mon sac de bouchons parce qu’il y a des supermarchés partout. Et comme j’étais en vacances chez pépé, j’avais mon sac et je lui ai montré.
   Mon pépé il m’a dit que c’était drôlement bien de m’intéresser aux malheureux et il m’a demandé combien j’avais déjà payé de fauteuils avec mes bouchons. Je lui ai dit que je savais pas et mon pépé il a dit qu’on le saurait bientôt.
   Chouette j’ai dit. Tu vas téléphoner à Bigard ?
   Il m’a dit que non et qu’on allait se débrouiller sans lui, comme des grands. Il a dit ça en riant parce que moi je suis petit et qu’il est le seul grand, et gros aussi parce qu’il aime bien manger et qu’il y a toujours des glaces dans le congélateur.
   Le lendemain, pépé m’a fait venir sur son ordinateur et on a cherché tous les deux.
   D’abord on a trouvé que Bigard disait qu’il fallait seulement ramasser les bouchons d’eau, de lait et de soda, à cause du tri qui était compliqué.
Puis mon pépé il a pris le site du président des ramasseurs de bouchons qui disait que Bigard il avait dit des bêtises. Mais ça, on le sait puisque c’est son métier et qu’il gagne beaucoup de sous. Mais le monsieur président il donnait la liste de tous les bouchons qu’on pouvait collecter. Il y en avait des tas, même les couvercles des pots de moutarde de papa qui met de la moutarde partout même que ça énerve maman. Et c’est pareil pour les bouchons des flacons de parfums de maman qui énervent papa.
   Le site du monsieur qui était président des ramasseurs de bouchons donnait même le prix. C’était 200 euros la tonne. Je sais ce que c’est un euro, mais je ne savais plus très bien ce que c’était une tonne.
   Alors mon pépé il a bien ri et il m’a demandé si à mon avis il pesait une tonne. J’ai ri aussi et je lui ai dit que non bien sûr. Alors il m’a dit : « Combien de pépés comme moi il faudrait pour peser une tonne tous ensemble. » On a fait le calcul ensemble mais il m’a dit que c’était une information confidentielle comme dans les films d’espionnage. Je veux pas trahir mon pépé mais je peux vous dire qu’il en faudrait pas tant que ça mais que ça serait quand même dur de trouver autant de pépés aussi lourds et aussi marrants. Et comme le résultat ne tombait pas juste j’ai bien ri en pensant qu’il faudrait le découper en morceaux.
    Alors je lui ai dit que je savais peut-être combien il y avait de pépés dans une tonne mais que Bigard il ne reprenait pas les pépés même drôles et que j’aimerais bien savoir combien il y avait de bouchons dans une tonne.
   Comme j’avais déjà pas mal de bouchons dans mon sac de plastique rouge et blanc mon pépé il m’a demandé d’aller les chercher. Et avec une petite balance rigolote pour connaître le poids des lettres, on a pesé un bouchon. Il était tellement léger que l’aiguille n’a pas bougé. J’ai été surpris de voir que c’était encore plus léger qu’une lettre et pourtant c’est drôlement léger une lettre parce que des fois je les prends dans la boîte aux lettres quand je rentre à pied de l’école et je les oublie dans ma poche et une fois je me suis fait enguirlander par mon papa parce c’était une lettre qui était marquée dessus trésor public. Je ne savais pas qu’il y avait des trésors où le public pouvait aller se servir et ça doit être pour ça que mon papa il était pas content du tout d’être servi dans les derniers.
   Bon revenons à nos bouchons. Mon pépé il m’a dit que je devais faire des piles de bouchons sur le petit plateau de la balance de tous les bouchons de coca. Ça n’a pas été facile, je vous promets, parce que ça ne voulait tenir et que tout s’écroulait. Au bout d’une heure j’y suis arrivé avec quinze bouchons qui pesaient 25 grammes. Alors j’ai dû faire une division par quinze. J’aime pas beaucoup les divisions mais comme ça m’intéressait je m’y suis collé et j’ai pas pu aller jusqu’au bout car il y avait sans arrêt des six. Je me suis arrêté au bout de six six et j’ai trouvé 1,666666 gramme par bouchon.
   Comme je m’amusais bien j’ai recommencé avec les bouchons de lait et là c’est un peu plus lourd. Comme j’avais 18 bouchons je n’ai pas réussi à les empiler et mon pépé il a terminé un pot de miel des Ruchers du Mont-Mussy, c’était écrit dessus, l’a lavé et m’a fait mettre dedans mes 18 bouchons. Mon pépé il aime bien le miel, mais j’aurais préféré qu’il termine un bac de glace parce que là je l’aurais aidé. Les 18 bouchons pesaient 85 grammes avec le pot qui pesait 25 grammes et j’ai dû faire d’abord une soustraction avant de faire une division par 18 et là j’ai trouvé 3,333. Il y avait plein de trois et là j’ai compris que je ne devais pas insister.
   Le pot de miel c’était une tare, m’a dit mon pépé. Donc les marchands du marché ne volent pas les gens quand ils pèsent les salades dans des vieilles bassines tarées.
   L’ennui c’est que tous les bouchons ne pesaient pas la même chose et qu’on pouvait pas savoir combien il y en avait dans une tonne. Mon pépé il est drôlement fort car il m’a demandé combien c’était ma moyenne en calcul à l’école. Elle est pas terrible mais je ne vous la dirai pas. C’est ultra-confidentiel, comme le poids de pépé.
   L’enquête n’était pas terminée. J’avais l’impression que mon pépé c’était l’inspecteur Colombo, sauf qu’il n’avait pas d’imperméable parce que c’était l’été et qu’il faisait trop chaud, qu’il était plus gros, qu’il ne fumait pas de petits cigares et qu’il n’avait pas de 403 pourrie. Mais pour le reste, c’était pareil même qu’il se grattait la tête quand je lui posais une question.
   Je ne vais pas vous donner les détails de l’enquête, d’abord parce que ce serait trop long. De toute façon ce serait trop compliqué pour vous. Je vous donne le résultat, parce que c’est pas confidentiel, un bouchon ça pèse en moyenne 2 grammes. Dans un kilo il y en a cinq cent et dans une tonne il y en a 500 000 (on appelle ça une règle de trois, m’a dit pépé). À deux cents euros la tonne, ça fait quarante centimes les cents bouchons. Maman devrait me donner beaucoup plus de coca.
   Et puis je suis passé à autre chose. Je me suis amusé avec les bouchons en faisant un petit train avec tous mes bouchons posés bien à plat. Pépé a vu ma chenille et il m’a dit qu’elle mesurait bien plus d’un mètre. Il a mesuré un bouchon d’eau et comme ça faisait 3 centimètres, il m’a demandé combien il en tenait dans un mètre. J’aurais dû me douter à son sourire en coin qu’il me faisait marcher parce j’ai trouvé 33,3333… Sacré pépé !
   Je suis retourné avec mon pépé sur son ordinateur. Comme il ne fait rien comme tout le monde mon pépé il a un Mac, mais ça marche pareil que mon pécé en mieux.
   On a vu que Jean-Marie Bigard était l’humoriste français le mieux payé de toute la France et qu’il avait gagné 5,4 millions d’euros en 2005. J’ai demandé à mon pépé si ça faisait beaucoup parce que moi je connais le prix des kinders mais j’imagine pas quand il y a beaucoup de zéros.
   Pépé il m’a dit que j’étais comme les conseillers municipaux. Je sais pas ce que c’est au juste, mais pépé dit qu’ils peuvent discuter des heures pour faire payer dix centimes de plus le repas de la cantine, mais que quand ça coûte des millions, ils ne discutent plus.
  Pour la cantine, je connais parce que j’y vais le midi même que je suis rudement content de manger le soir les plats de maman. Je vous en parlerai un jour.
   Comme je ne comprenais pas toujours si c’était beaucoup ce que gagnait Bigard, mon pépé il a fait un petit calcul trop compliqué pour moi et m’a dit que voilà, si on voulait avec des bouchons de coca obtenir la même somme que ce que gagnait Bigard en un an, on pourrait faire une chenille qui ferait 10 fois le tour de la terre.
   J’ai dit à mon pépé que c’était pas possible parce que, quand on faisait le tour de la terre, c’était la mer et que mes bouchons ils seraient chahutés par les vagues et les tempêtes et ça je ne veux pas. Pépé a dit que bien sûr on retrouverait des bouchons dans tous les coins. Ça non plus c’est pas possible parce que ma maîtresse elle m’a appris que la terre était ronde comme une boule, donc il peut pas y avoir des coins.
   On pourrait aussi, m’a dit pépé, tapisser une piste de quatre mètres de large sur tout le parcours du Tour de France. Mais comment voulez-vous que les coureurs roulent sur une piste de bouchons ? Là, on voit bien que mon pépé il n’est pas monté sur un vélo depuis longtemps.
   Il m’a dit aussi que ça ferait 27 000 tonnes de bouchons, et c’est vraiment beaucoup m’a dit pépé parce que depuis 2005 Bigard en a récolté six mille tonnes.
   Ça fait quand même des sous pour les enfants de Madagascar (je sais pas où c’est mais ça existe, vous pouvez me faire confiance sur ce coup.)
   Pépé a ajouté (il ajoute toujours quelque chose mon pépé) que ça représente aussi treize milliards de bouteilles de coca. Ça, ça me plaît mieux comme comparaison. Mais ça fait quand même beaucoup… Je crois que j’ai déjà moins soif.
   Et puis pépé il est parti dans un éclat de rire et il m’a dit : Nicolas, compte pas trop sur les bouchons de l’eau de Divonne pour Bigard. Et il a encore ajouté, (il ajoute toujours quelque chose, mais ça vous le savez déjà) qu’il coulerait beaucoup d’eau sous le pont du thermal pour que Blanc il arrive à mettre Divonne en bouteille avant qu’il parte. Je ne sais pas trop ce qu’il a voulu dire mais je vous le répète parce que vous, vous comprendrez peut-être. Et il m’a demandé si je connaissais la chanson du Gamin de Divonne. Je lui ai dit que non et il a chanté :

Si je pars d'ici
Sachez que la veille
J'aurai réussi
À mettre Divonne en bouteille

  Pour essayer de mettre une ville comme Divonne dans une bouteille il faut être un peu fou, non ? Et j’ai dit à pépé que c’était encore une chanson bizarre que je ne connaissais pas. Alors il m’a répondu avec une drôle de voix comme dans les très très vieux films en noir et blanc : Bizarre ! Tu as dit bizarre ? Mon Dieu comme c’est bizarre !
   Enfin je m’arrête là parce que je peux pas tout vous raconter tellement on a fait des tas de choses avec mon pépé.
   C’est sûrement les plus chouettes vacances que j’ai passées, même mieux que quand on allait à la mer et que je faisais des pâtés de sable idiots et qui ne servaient à rien vu que la mer elle n’arrêtait pas de monter quand je n’étais pas là et qu’elle démolissait tout.
   Voilà, j’ai repris l’école et je crois que je vais être meilleur en calcul. Je crois bien que mon pépé il confond le calcul mental et le calcul marrant.
   Il y a des tas de maîtresses nouvelles à l’école. Mais je vous en parlerai plus tard si vous êtes bien sages.

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   J'ai vraiment pas de bol ! Mon cahier est presque fini et j'avais des tas de choses à vous raconter, vu que depuis la dernière fois que je vous ai écrit et qu'il neigeait, y'a eu Pâques et pas encore La Trinité, mais comme dit mémé, ça vient vite.
   Il fait beau et c'est tant mieux pour aller jouer dehors parce que je m'ennuie un peu à la maison vu que mes vieux, ça marche pas fort et quand les parents sont énervés, c'est toujours les enfants qui trinquent.
   Mon papa il a été sur les nerfs, mais ça va un peu mieux maintenant. Il n'arrêtait pas de dire qu'il fallait y aller par touches, ou quelque chose comme ça. Je comprenais rien à ce qu'il disait. Il parlait d'articles du cahier décharge, mais maman elle a jamais écrit sur un cahier ce qu'elle jetait à la poubelle.
   C'est mon pépé qui m'a expliqué. Vous savez celui qui est gros et qui a une grande barbe, même que c'est Antoine le coiffeur qui lui coupe, mais pas très souvent parce qu'il ressemble plus à un Père Noël qu'à un pépé normal.
   Mais je l'aime bien quand même parce qu'il raconte des tas de bêtises mais quand je réfléchis le soir avant de m'endormir, je me dis que c'est pas toujours des bêtises.?Ah oui, c'est vrai, je sais pas si vous savez, mais les petits garçons ça ne s'endort pas aussitôt comme le voudraient les mamans, même que souvent on fait semblant et qu'on va rechercher un livre sans faire de bruit quand la maman elle nous a embrassés, qu'elle a fermé la porte en laissant la lumière parce que, bon, on lui dit qu'on a peur dans le noir.
   Je vais vous raconter la dernière histoire de mon pépé. Voilà. C'est un monsieur qui est très grand et très mince et qui porte de belles vestes parce que, dit mon pépé, il en ramasse partout. Ce monsieur très grand et très mince, il veut un ballon où c'est écrit 15 %. C'est celui-là qu'il veut et pas un autre.?Bon, moi je le comprends parce que de temps en temps, je fais exprès un petit caprice, pour voir si mon papa et ma maman y vont céder. Et des fois c'est mon papa qui dit oui mais ma maman elle est pas d'accord, alors elle me dit que bon, c'est d'accord, mais après elle parle à mon papa avec sa voix douce.?Ça commence toujours pareil : tu sais mon chéri, je suis content que tu t'occupes de ton fils… (quand elle dit ton fils au lieu de Nicolas, j'ai compris que ça va être la fête à mon papa).
   Je reviens à nos ballons parce que si je raconte tout ce que ma maman dit à mon papa, ça va pas vous intéresser.
   Donc le monsieur tout grand et tout mince et bien habillé il s'accroche à son ballon 15 % et laisse partir tous les autres ballons, verts, rouges, bleus, jaunes, enfin toutes les couleurs qu'on aime bien quand on est petit, où c'est écrit des tas de mots que moi je les comprends pas tous. Il y a un ballon où c'est marqué article 3, un autre article 4, et y'a des tas de ballons avec des articles numérotés comme si c'était une vente de charité (là je vous dis que je connais parce que le curé il organise tous les ans avant que je parte en vacances une kermesse avec des jeux et où on vend des tas d'articles comme ça).
   Y'a même un ballon rose où c'est écrit festival de musique.?Je m'en souviens parce qu'une fois y'a la Star'ac qui est venue à Divonne mais j'étais vraiment trop petit pour y aller et c'est pour ça que je suis content d'avoir grandi. C'est pas qu'ils chantent très bien mais ils sont habillés marrants avec des pantalons et des vestes bizarres.
   Donc justement le monsieur qui est très grand et qui a aussi des tas de vestes il laisse partir tous les ballons sauf le ballon 15 % et il le montre à tout le monde en disant j'ai obtenu le 15 % mais les gens ils lui répondent, oui, mais t'es un c… (là j'ai pas le droit de dire de gros mots) parce que t'as laissé partir tous les autres ballons. Et les gens lui disent et combien tu l'as payé ton ballon et lui répond 350 000 euros. Là les gens lui disent qu'il est fou, mais je me demande si mon pépé des fois il n'exagère pas un peu, parce que 350 000 euros ça fait quand même beaucoup, même pour un ballon spécial où c'est marqué 15 %.
   Voilà, l'histoire s'arrête là. C'est un peu comme les histoires idiotes que ma tata raconte et qui font rire personne sauf elle. Mais pour mon pépé il doit y avoir quelque chose là-dessous. Anguille sous roche, comme on dit à la fête de la pêche.
   Je l'ai racontée à mon papa qui m'a dit que c'était une parabole. Mais je crois qu'on ne pourra pas prendre la TNT avec cette parabole-là.?La TNT, il paraît qu'on l'aura quand je serai grand.
  Au fait, il n'a pas aussi laissé partir un ballon marqué TNT le grand maigre ?


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Voilà, comme ça, c'est fait. Mais je ne suis pas d’accord, parce que c’est pas vraiment une bonne année. C’est vraiment pas drôle d’être un enfant aujourd’hui.
   D’abord, on m’a fait peur avant Noël que j’aurais pas de cadeau à cause de la crise. D’accord, c’était pas tout à fait cette année, mais c’est un peu pareil parce que les fêtes, c’est les fêtes, ça traverse les saisons, comme dit mon grand-père. C’est un marrant, je vous en parlerai plus tard.
   Heureusement, je crois que c’était une farce, et mon papa il aime bien faire des farces, parce que j’ai reçu des tas de cadeaux drôlement chouettes. Sauf ceux de ma grand-tata Alberte, qui m’offre toujours des trucs nuls. Mon pépé il me dit que c’est des cadeaux qu’elle a reçus de la part de Suisses (ils seraient trois) ou d’Atlas (je croyais que c’était un géant qui était déjà mort).  Mais pour le reste, c’était génial.
   Mais c’est quand même pas une bonne année parce qu’on peut plus jouer dans la cour de récréation. Mon instit il veut pas, à cause de la neige et du verglas. Il y en a tellement que même les vieux, mais les vraiment très vieux comme mon pépé qui a plus de soixante ans, ils se rappellent plus avoir vu ça.
Même un copain de mon grand-père, qui s’appelle Roger Martin, qui est très vieux, l’a écrit dans un journal compliqué qui s’appelle le Ricochet. Moi j’aime bien quand Roger Martin il écrit parce qu’il est drôle et parce qu’il y a des tas de jeux de mots et des histoires marrantes, même si je comprends pas tout.
   Nous, à l’école d’Arbère on voulait mettre des copeaux de bois sur la glace mais le directeur de l’école il a refusé. Il nous a dit d’aller jouer avec les copains, pas avec les copeaux. Pourtant je vous jure qu’on a des tas de copeaux à l’école qui servent pas à grand-chose, vu qu’ils voulaient chauffer l’école avec du bois.


   Hâche-Q-eux, qu’ils disent, moi je comprends pas très bien. Et comme c’est toujours en panne, on a froid et on ferait mieux de nous laisser sortir pour qu’on se réchauffe un peu à faire les imbéciles sur la glace, même si on peut pas mettre les copeaux dessus.
   À la maison, ça va pas fort. Papa il est un peu nerveux à cause de son travail au casino et d’un cahier-décharge que le maire veut pas signer. Le maire, mon papa l’aime pas beaucoup mais il dit qu’heureusement il n’est pas souvent là, que c’est un nul.?Je ne sais pas pourquoi il l’appelle le professeur Noctambus*.
   Mon papa il dit que le maire va partir et que ça sera pas une grande perte, mais qu’il aura quand même réussi à nous mettre dans la m… (là je peux pas utiliser le même mot que papa parce que je suis trop petit).
   Si tout va mal, c’est à cause de la crise, qu’ils disent à la télé et au discours de vœux du maire. Mon papa il m’y a emmené mais je m’y suis vraiment ennuyé. Heureusement j’ai pu sortir sans qu’on me voie et je suis allé jouer dehors dans la neige. Il y en avait vraiment beaucoup sur la route de la piscine, près du port et du restaurant où on est allé manger après. Ils avaient oublié de déneiger et les dames avaient de la neige jusqu’aux genoux et dans leurs petits souliers. Je me suis bien amusé.
   Mon papa dit que la chanson préférée du maire c’est Le jour où la pluie viendra. Moi je connais pas cette chanson ancienne mais je crois que mon papa dit ça parce qu’il pense que le maire attend la pluie pour faire fondre la glace dans les cours de récréation.
   La crise, qu’il a dit le maire, c’est à cause de Reagan. C’était au début de son discours, juste avant que je m’éclipse. Aussi j’ai posé deux questions à mon papa : qui c’est Reagan et c’est quoi la crise ?
   Papa m’a dit que Reagan était un président en Amérique qui jouait dans des films de cow-boys. J’aime bien l’Amérique surtout depuis qu’ils ont voté pour un noir sympa. Il est drôlement grand et ça doit être pour ça qu’on l’a surnommé Baraque.
   Sur la crise papa a été moins clair. Il m’a parlé de l’effondrement des cours d’une bourse, et je lui ai demandé ce que ça voulait dire. Là, il a pris l’exemple de mon copain Alkan. En fait c’est pas vraiment mon copain parce que je le trouve un peu bête et prétentieux.Voilà l’histoire. Je vous la raconte moi-même parce que, si je répète ce qu’a dit mon papa, vous n’allez rien comprendre.
   Ma tata Ghislaine travaille dans une usine à Fribourg qui fabrique les petits couvercles en alu qui ferment les tout petits pots de crème que ma maman elle prend quand elle boit son café avec ses copines.
   Figurez-vous qu’un jour, patatras, ils avaient mis l’inscription à l’envers. Personne ne s’en est aperçu et ma tata Ghislaine m’a apporté tout le stock de couvercles ratés (elle appelle ça des opère culs). Ça tenait dans une petite boîte mais il y en avait plus de mille.
   Je ne savais pas très bien comment jouer avec ces couvercles. On peut même pas s’en servir pour imiter des pièces de monnaie parce que c’est trop fin. J’allais les jeter quand j’ai vu un truc à la télé sur les timbres. Il paraît que les collectionneurs recherchent les timbres qui ont des défauts et que ça peut valoir une fortune quand c’est mal imprimé par exemple.
   Et Alkan (c’est pour ça que papa a parlé de lui) fait collection des petits couvercles des tout petits pots de crème pour le café des mamans.
Alors moi je lui ai dit que j’avais un couvercle que lui n’avait pas et que personne n’avait (je lui ai pas dit que j’en avais beaucoup, bien sûr). Je lui ai parlé des timbres et il m’a aussitôt dit qu’il voulait me l’acheter. J’ai fait un peu la fine bouche pour faire monter les enchères, comme dit mon pépé.
Et j’ai fini par lâcher à cinq euros. C’est pas du racket parce qu’il était consentant et que ses parents ils ont de l’argent et ils ne payent pas d’impôts.
   Alors mon papa m’a expliqué que si j’étais en bourse je pourrais me sentir riche puisque j’avais mille couvercles qui valaient chacun cinq euros.
J’ai dit chouette, puisque je suis riche je vais pouvoir m’acheter plusieurs consoles pour remplacer ma vieille Nintendo et puis un super micro pour remplacer le vieux PC de la maison et puis des tas de trucs chouettes dont j’ai vraiment envie.
   Mais mon papa il m’a dit que j’aurais du mal à vendre un autre couvercle cinq euros, parce que les Alkan ne courent pas les rues. Et là, mon papa il a raison. Il m’a dit que tant que je ne voulais pas vendre, je restais riche sur le papier, mais que si je voulais vendre, tout allait s’effondrer (mon papa a dit que le cours allait s’effondrer si je voulais réaliser, mais moi je réalise pas bien ce que ça signifie).
   Et là mon papa il m’a expliqué des tas de trucs sur les ventes à nu (à découvert qu’il dit) et des tas d’autres choses dont j’ai même pas retenu le nom. J’ai bien compris quand mon papa m’a expliqué, mais je pourrais pas tout répéter.
   D’ailleurs, ça serait beaucoup trop compliqué pour vous.

Le petit Nicolas


1. Le papa de Nicolas doit faire allusion à la fois au professeur Nimbus et à cette phrase extraite du compte rendu du conseil du 8 novembre : « M. le maire confirme son souhait de mettre en place Noctambus… Il regrette que le précédent conseil municipal n’y ait pas adhéré. » Nous avons fait des recherches : Noctambus n’a jamais été évoqué au conseil avant cette date. Si tout va mal, c’est encore de la faute de l’ancienne équipe de l’ancien maire, un certain Blanc Étienne… N.D.L.R